16.03.2008

BIOGRAPHIE AUTORISEE DE G.PROUST

Entretien avec la journaliste Rose Catleya, journaliste au Sunday Telegraph.

La rencontre a lieu dans un café, place de la Madeleine. L’homme arrive d’un pas lent, simple et avec deux heures de retard. Spontanément, il me propose de se faire offrir une coupe de champagne, chose que j’accepte car il me dit « s’il-vous-plaît Madame ». Résumé de la rencontre :

Tout petit déjà, Gaspard Proust montre un vif intérêt pour Balzac, Wagner et les décolletés des copines de sa mère.

Un jour, un cirque débarque dans sa ville. C’est le choc.

Le petit garçon assistera effaré au spectacle consternant de mimes sans voix, de cracheurs de feux sans coffre et de clowns agitant de leurs gants sales des blagues ineptes promises à l’affection des rires gras.

Le clou du spectacle, un magicien sortant d’un feutre un lapin qu’il transformera plus tard en colombe –alors que chacun sait qu’il y a un truc- ébranlera définitivement sa foi en l’humanité. Il en sortira avec une conviction :

« Puisque l’illusion suffit, tout est permis. Quand je serai grand, je serai un mensonge. »

Sa vocation de banquier était faite.

A six ans, la famille décide de s’expatrier en Algérie.

Jusqu’à ses 18 ans il sera ballotté entre le Maghreb et l’Europe avant de venir s’installer en Suisse. Quand on l’interroge sur ce qu’il garde de ces années de voyage, il répond sans hésiter :

« La peur de l’avion. »

Et lorsqu’on souligne la richesse culturelle de son parcours, du soleil méditerranéen abandonné pour les brumes du Léman, son visage se fige et d’une voix douce qui n’est pas sans rappeler l’onctuosité d’un pet d’énarque, il murmure :
« On trouve des lieux communs partout, alors autant vivre dans un pays où ils sont bien entretenus. »

Suivra un long malaise interrompu par la crise cardiaque de la dame assise à la table d’à côté.

Mais, retour à l’artiste.

Après avoir obtenu un diplôme HEC et un Master en Droit Européen, Gaspard Proust réalisera son rêve d’enfant : gestionnaire de fortune dans une grande banque suisse.

« Comme c’est moi qui posait les conditions du contrat, ils ont trouvé que j’avais l’esprit d’entreprise... » Dira-t-il de son petit rire narquois.

Il y amassera un stock de POST-it roses, dont la moitié n’est pas encore écoulée à ce jour, puis, sentant le vent tourner, il abandonnera les chiffres en baisse de la bourse pour intégrer les chiffres en hausse de l’ANPE.

La découverte de ce monde le fascine encore :

« Je n’arrivais pas à croire que j’étais devenu un chômeur à part entière. Quand on pense que seulement 3% de la population suisse est au chômage…C’est élitiste. »

« Qu’avez vous fait ensuite ?»

« J’ai consacré la majeure partie de mon temps à en perdre. »

J’accepte sa remarque sans broncher puis pour détendre l’atmosphère, lui demande :

« Quel est le comique que vous souhaiteriez rencontrer ? »

Après avoir promené son regard sur la table pendant trois heures, la réponse arrive comme une évidence ;
« Flaubert. Un artiste majeur qui s’est fait sans Internet, ni télévision. Un homme qui a compris très tôt que l’idée de progrès était la plus belle arnaque contemporaine, mais qui avait la lucidité de savoir qu’un retour à la Grèce antique était une idée plus inepte encore. »

Ne comprenant pas ce qu’il me raconte, je lui demande : « Vous êtes bon public ? »

« Je n’ai pas pour habitude de rire aux choses que je ne trouve pas drôles. »

L’attaque est cinglante. Le malaise aussi palpable que sa main sur mon genou.

« Et Desproges ? »

« Il n’est pas dépourvu de talent, mais il ne faut pas sous-estimer la chance qu’il a eu de mourir peu de temps après avoir été révélé au public. »

Soufflée par tant d’insolence, j’esquisse une question idiote que je cache habilement derrière la citation d’un grand philosophe contemporain :

« Ne pensez vous pas, comme Pierre Palmade, qu’on monte sur scène parce qu’on porte une colère ? »

Il répondra dans un soupir :

«Ce que je sais, c’est que je n’aurais probablement jamais eu envie d’écrire un sketch si j’avais perdu au scrabble. »

Sa phrase tinta amèrement.

L’iris de son oeil – agité jusque là par les flots du café qu’il touillait nonchalamment comme s’il eût été possible d’en supprimer les excès
d’amertume par des surenchères de tourbillons – réverbérait désormais la bretelle de mon soutien-gorge.

Je ne bougeais plus. Son regard posé aux armatures de ma féminité me faisait monter aux lèvres des élans de porcherie.


Ma nuque se renversa, et au plafond du bistro, dans le miroir poli où dansaient de corrects soleils bourgeois, je vis mon désir avachit distiller sa glaire d’hormones.

Satisfait de voir l’indécence me barbouiller le visage, il poursuivit

« Pour en revenir à votre Desproges ; vous savez, le talent c’est souvent une question de timing. Regardez Mozart. S’il était né aujourd’hui, il aurait fait au mieux une carrière de compositeur pour téléphones portables. »

Perdue, je décide de changer de sujet.

« Et votre rapport à la mort ? »

« Vu le temps que je consacre à penser à ce qui vient après la mort, j’ai parfois peur de consacrer ma mort à réfléchir sur ce qui est venu avant. »


Pour l’impressionner, je lui dis : « Vous êtes un stoïque, alors ? »

« Soyons sérieux. Il est des écoles de pensées meilleures que ce qu’elles ne peuvent être réalisées. Et vous imaginez bien qu’il est plus facile d’être stoïque dans une eau à 25 que dans un bouillon à 90. »

« On m’a dit que vous étiez d’origine slovène. Pourtant, en vous écoutant parler, c’est dur à croire. »

« C’est normal, vous êtes journaliste. Votre métier n’est pas de penser, mais de décrire. Je vous dis cela sans aucun jugement de valeur. Je mesure bien à quel point il est difficile de faire chaque matin, un commentaire composé à partir d’une dépêche AFP. »

Choqué par ce brutal manque de respect pour le plus beau métier du monde –un métier qui vit chaque année dans l’angoisse de passer un sale été sans un beau fait divers- je fais mine de partir.

Remarquant qu’il s’en fiche, je décide de rester. Je lui lance :
« En quoi souhaiteriez vous vous réincarnez ? »

« Dans une question. »

« Laquelle ? »

« Parce que.»

Il me jettera ce dernier mot, le pied droit au sol, le gauche dans l’étrier de Kant, son pur-sang monosyllabique (Il a enlevé ses chaussures pendant l’entretien.).

Puis, dans un mouvement fuyant, la sensualité aux lèvres et la tristesse aux yeux, il s’en alla cavaler dans le monde des gloires éphémères faites de festivals incertains, de projecteurs charismatiques et de publics impénétrables.


C’était Rose Catleya, en différé de la Place de la Madeleine

12.03.2008

Spectacle : Sous-développé affectif

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Graphiste (sur-affectionné): Ilias Fortin



1. « Dans son spectacle, est-ce que l’artiste dresse une galerie de personnages les uns plus déjantés que les autres mais dans lesquels chacun d‘entre nous pourra se reconnaître ? »


Non. Pour une raison simple : il ne connaît pas chacun d’entre nous.

2. « De quoi ça parle, alors ? »
De choses mille fois entendues ailleurs mais traitées avec cette touche particulière qu’on appelle le génie.

3. « Est il aussi prétentieux sur scène que dans la vie?»

Oui.



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